Thursday, September 9, 2010

Mrs. Dalloway ou les montées au paradis

"Aucun plaisir ne peut égaler, pensa-t-elle, en redressant les chaises, en repoussant un livre sur le rayon, le plaisir d'en avoir fini avec les triomphes de la jeunesse, de s'être perdu dans le train de la vie pour trouver, avec un sursaut de joie, quand le soleil se lève, quand le jour tombe, la vie."

Je n'arrive pas à écrire un seul mot après cette citation. J'ai tapé et effacé une vingtaine de fois. J'en tire une première leçon. Pour que ce projet de lecture soit un succès, il faut écrire à propos d'un roman pendant la lecture et non après.

Ici, je n'ai aucune prétention. Je laisse la critique et l'analyse approfondie pour les experts. Pour moi, en tant que lecteur ordinaire, ce sont les impressions qui comptent. Et les impressions, il faut les saisir au moment même. Surtout quand il s'agit d'un roman comme celui-ci où il n'y a pas une "histoire" au sens propre du terme: on accompagne les personnages le long d'une seule journée et à travers leurs pensées, leurs observations, leurs émotions et leur rencontre nous est dévoilée leur vie.  Tout cela, avec, en arrière-fond, la ville de Londres d'après guerre, vibrante de vie.

Nous sommes tous témoins de choses extraordinaires. Un ami d'un ami prétend que nous vivons tous ces moments au quotidien et il aime les appeler "les montées au paradis". Nous avions maintes fois joué -surtout les jours où ça n'allaient pas- au jeu fouiller-dans-sa-journée-à-la-recherche-de-ces-moments (ce jeu est bien meilleur en groupe!). Ces "montées" ne sont pas nécessairement des moments de joie. Elles peuvent varier: rire, faire rire quelqu'un, aider quelqu'un, être témoin de solidarité entre les gens, observer un couple donner à manger aux oiseaux, apprendre une nouvelle chose, manger une bonne glace ;-) etc....

Quel rapport avec ce roman, diriez-vous? Eh bien c'est justement l'impression majeure qu'il m'a laissée: Virginia Woolf a cette acuité du regard et cette grande sensibilité qui lui a permis de saisir plein de ces montées au paradis, de ces petits détails qui font la vie.

 À un moment donné dans le roman (dommage que je ne l'ai pas noté, c'est sûrement mieux dit dans les mots de Woolf), Mrs. Dalloway constate avec regret et tristesse que personne ne saura combien elle a aimé les choses de la vie.... Mrs Dalloway se désole de ne pas pouvoir partager son amour intense à ces moments qui passent. Et pourtant....

Pour terminer, voici une autre citation qui déborde de poésie. Richard Dalloway et Hugh Whitbread sortent de chez Lady Bruton.
"Ils s'éloignaient - et à mesure qu'ils s'éloignaient, ce fil très mince (ils avaient déjeuné avec elle) qui les liaient à elle, s'étirait, s'étirait, s'amincissait de plus en plus tandis qu'ils marchaient sur Londres; comme si vos amis, après avoir déjeuné avec vous, étaient liés à votre corps par un fil mince [...] qui s'enbrume sous les coups des cloches, sonnant l'heure [...]"

PS: j'ai trouvé le personnage de Lady Bruton  très instructif, la grande dame qui publiait des annonces dans le Times pour inciter les anglais à émigrer au Canada. Elle avait "le projet de faire émigrer des deux sexes, de bonne famille, et de les établir, avec des chances de succès, au Canada."! ;-)

PPS: la copie que je me suis procurée de ce livre est vieille, presque en décomposition. Les pages se déchirent et s'éfrittent entre vos mains. Cela me fait quelque chose d'être l'une des dernières personnes qui lira cette copie-là en particulier!

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